mercredi, 08 mars 2006

Projet de bibliothèque numérique, peer-to-peer et logiciels libres

Dans une lettre au député Frédéric Dutoit, un internaute citoyen, Etienne Romain présente une réflexion très intéressante sur la possibilité de mettre à contribution les réseaux peer-to-peer sur le projet de bibliothèque numérique européenne (BNE) :

"L'idée de profiter des réseaux peer to peer comme support à la futur bibliothèque numérique a, je crois, de l'avenir face à la main mise de sociétés privées comme google ou msn sur le catalogue de notre patrimoine culturel...Au lieu de dépenser des centaines de millions d'euros sur un projet cyclopéen de numérisation, le projet européen de bibliothèque numérique ferait bien de prendre appui sur les réseaux peer to peer pour réduire la facture! Sachant que toutes les œuvres littéraires, cinématographique, photographiques, musicales actuellement déposées légalement ont été constituées à partir de fichiers numériques !!! c'est déjà cela de gagner. Ensuite, le problème des capacités de stockage serait amoindrie car les fichiers seraient dupliquer par milliers sur les disques durs des particuliers formant ainsi une capacité de stockage incommensurable."

Je voudrais apporter une contribution à la suite de cet article sur cette formidable idée qui m'avait déjà effleuré également non seulement au point de vue des apports possibles des réseaux peer-to-peer au projet BNE mais aussi et plus généralement ceux du monde libre.

On peut tout d'abord considérer que dans l'esprit cette ouverture aux contributions publiques du projet BNE consiste en l'idée d'accorder le domaine public avec lui-même à l'heure d'internet, en rendant contributif et socialisé son fonctionnement.

La logique contributive pourrait avoir une efficacité redoutable aussi bien sur :
- la numérisation et l'apport de fichiers
- l'utilisation de véritables formats ouverts (rendus de fait nécessaires par la coopération des très nombreux contributeurs différents)
- l'utilisation de logiciels libres et ouverts non seulement pour gérer les projets mais surtout permettent aux oeuvres du domaine publique d'être réutilisées et exploitées sur le réseau selon les 1000 usages possibles que seuls les utilisateurs réels peuvent concevoir.

A l'heure de l'internet, il devient de moins en moins pertinent dans le domaine culturel, d'envisager les projets publics et intéressants le public sous la seule forme étatique traditionnelle. Ouvrir ces projets au public lui-même, non pas comme simple usager, mais comme contributeur, est une opportunité qui change entièrement la situation et devrait changer aussi les manières d'envisager et de concevoir ces projets.

L'ouverture au public dans la réalisation de ces projets, c'est en effet la possibilité :
- de bénéficier d'infrastructures gratuites et mutualisées entre tous les internautes
- des apports des communautés du logiciel libres
- des apports directs des auteurs sous licence creative common
- du temps et de l'intérêt de chacun pour contribuer à ces réalisations communes, sous quelques formes que ce soit

C'est aussi :
- assurer la pérennité de ces réalisations. Si demain le domaine public est ainsi socialisé parmi le public lui-même, il deviendra beaucoup plus difficile à ceux qui aujourd'hui veulent en reculer sans cesse les frontières de le faire.
- assurer l'utilisation de formats ouverts et de logiciels libres, seuls en accord avec l'esprit de ce domaine public
- assurer que les réalisations seront conformes aux besoins et usages de l'époque sachant que la culture du remix comme forme renouvelée de création prend une place toujours plus importante. Cela peut passer par l'utilisation d'API ouvertes par exemple, permettant d'intégrer les développements de manière simples et directes dans d'autres applications.

Je crois, enfin, que cette ouverture du domaine public, et de la BNE,... au public est même la seule manière de rivaliser réellement avec les projets commerciaux et tentaculaires de sociétés comme Google et les projets comme Google Print.

Il y a fort à parier sinon que les Etats ne pourront assurer seuls et efficacement le travail colossal que çà suppose. Il y a trop de questions auxquels ils ne pourront répondre suffisamment.

Questions de budget.
On se demande combien on va mettre rien que pour la numérisation, alors imaginez pour ce qui est des autres usages, d'avoir un fond à la fois flexibles dans ses possibilités, de le tenir à jour et d'enrichir ses fonctionnalités. L'ouverture est le meilleur moyen de casser les coûts dans un tel projet, plus exactement de les socialiser en s'ouvrant aux libres contributions. Et de mener le projet beaucoup plus loin que ce que les Etats seuls et quelques bibliothèques travaillant ensemble pourront faire.

Questions de conception même.
Quand on voit ce qu'a fait la BNF en 96 avec le projet de numérisation Gallica, on peut avoir peur. Car n'importe quel internaute informé de 1996 savait avec évidence qu'une numérisation des livres sous forme d'images de pages étaient une abbération technologique. J'ignore le procédures décisionnelles qui ont conduit à cette décision, mais le résultat a été ce qu'il devait être. Une bibliothèque inexploitée ou sous-exploitée, même par les bibliophiles, et la charge aujourd'hui avec le projet BNE d'avoir à tout renumériser en mode texte la base documentaire de Gallica !

Ainsi passe la gloire du monde...

La vision de Jean-Noël Jeanneney, l'initiateur du projet BNE (avec un train de retard d'ailleurs, puisqu'en réaction à Google Print) semble en définitive très en déçà de ce qu'il est aujourd'hui envisageable. En ce sens trivial que c'est un projet... de bibliothécaire ! Ce n'est pas une critique, juste la mention d'une limite qu'il faut reconnaître...

Car le risque est qu'une fois devenue réalité, la BNE finisse délaissée comme l'a été Gallica dans un coin du Web.

La seule chose qu'il est nécessaire d'obtenir pour aller plus loin, ou la chose essentielle, c'est que l'Etat et les institutions concernées acceptent le principe de cette ouverture et de cette coopération avec le public. Qu'il l'accepte, et l'organise, et le public fera le reste !

Dernier point et non le moindre, un projet de bibliothèque numérique est très en deçà des besoins multimédia de l'époque !!

Edit : un article de Tariq Krim sur la loi DADVSI réfléchissant sur une 3e voix (autre que DRM et licence glogale) et allant dans le même sens :

"La première chose à faire, c’est que l’Etat trouve sa place sur le net. Il est impensable en 2005 d’avoir des chaînes publiques, des radios publiques et rien sur l’internet. Pour moi l’Etat doit mettre en ligne et permettre à tous d’accéder à tout le domaine public et aux services de musicaux et audiovisuels issues du service public, mais également à toutes les productions de l’Etat. Un réseau public d’échange qui permette à tous d’avoir accès à notre patrimoine numérique mondial. Il y a deux façon de le faire : avec un organisme centralisé ou en s’appuyant sur l’ensemble des services existants : Documentation Française, Imprimerie Nationale, INA, BN, éducation nationale, etc… Il faut aussi que le public s’approprie ce contenu, notamment en mettant tout cela dans une infrastructure P2P et en logiciel libre. Il faut évidement que ce contenu soit totalement dénué de mesure technique."

Il ajoute:

"Pour bâtir ce service, pourquoi ne pas s’appuyer sur nos développeurs Français de P2P célèbre partout sauf en France !
J’ai parlé de ce projet à plusieurs d’entre eux et ça les excite. Et il ne sont pas les seuls. "

Edit 2 : une autre réflexion de Daminatator sur la destruction du domaine public via Agoravox.
A lire aussi chez Roberto Di Cosmo, Qui a peur du domaine public ?

16:40 Publié dans Technologies et usages | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

mardi, 07 février 2006

Sauvons les artistes...

"L'homme devrait songer aux conséquences horribles que peuvent produire ces actes égoïstes, ou bien, j'en ai peur, tous ces grands artistes seront condamnés pour toujours à vivre une vie à demi luxueuse."

Vous ne voudriez quand même pas plonger Britney Spear dans la misère ?

Un reportage en image sur ce drame culturel.

via LMI Blog

20:28 Publié dans DADVSI | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

mercredi, 01 février 2006

Sur le procès du communisme II : juger l'histoire ?

De nombreux articles, notes et commentaires sont écrits actuellement sur la procédure de condamnation des crimes du communisme par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe ou, en France, sur l'article de loi affirmant le rôle positif de la colonisation.

Mais aucun de ces articles, à ma connaissance, n'a encore essayé de traiter ensemble ces deux problèmes et de s'interroger sur le sens général de ces jugements officiels, où l'on donne aux législateurs et à des assemblées la responsabilité de juger de l'histoire.

Prenons ces deux exemples ensemble et essayons de voir ce que peut nous apprendre leur démarche commune.
_____________________________________________________________________________________________

Si l’on devait simplement croire sans réfléchir ce que prétendent nous faire reconnaître ces procédures officielles, alors je croirais de par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe que le communisme, c’était le mal, et une longue série de crimes son unique vérité, et je devrais croire selon le parlement français que la colonisation c’était le bien, et combien son rôle fut positif et civilisateur.

Car ce type de jugements officiels a pour effet de poser comme essentiel et premier dans la considération d'une réalité historique donnée la seule part de réalité qu'ils officialisent.

Ainsi des crimes dans l'histoire des régimes communistes.
Ainsi le rôle positif de la colonisation sur les colonisés dans l'histoire de la colonisation.

L’historienne Mary Lewis, récemment interviewée par Le Monde sur cette résolution de nos parlementaires férus d’histoire résume bien le problème :

“En tant qu’historienne, je préfère que l’on affronte la complexité. Je ne vois pas l’intérêt de mettre en concurrence les divers points de vue ; l’histoire ne s’écrit pas comme on compose une majorité parlementaire. Prononcer un jugement de valeur sur une série d’événements historiques peut s’avérer assez dangereux. J’aime mieux la formule de l’historien Marc Bloch, qui définit le métier de l’historien non par le jugement mais par la compréhension, compréhension de tous les côtés et de toutes les contradictions. De ce point de vue, je partage l’opinion de Jacques Chirac quand il dit que ce n’est pas à la loi de faire l’histoire.”

Officialiser un certain discours sur une réalité historique par une loi, une déclaration ou une charte, est un enjeu politique analogue à l'acte de reconnaître un Etat comme Etat. C'est un enjeu de reconnaissance qui précisément énonce dans son acte même ce qu'il faut ou non reconnaître, ce qui mérite ou non de l'être.

En jugeant d'une réalité historique, cette reconnaissance établie directement ce qui est reconnu comme l'essentiel. Ce qu'ensuite tout un chacun peut - et même devrait - admettre et revendiquer comme essentiel.

Au mépris de tout le reste.
_____________________________________________________________________________________________

Qu’il y ait eu, historiquement, un discrédit, sur le communisme tel qu’il s’est réalisé à travers les régimes qui se sont réclamés de lui, c’est inconstestable. Et justifiée est la condamnation morale des crimes commis en son nom.

Faut-il ajouter à la condamnation morale une condamnation politique ?

En se contentant de l'évidence du caractère condamnable des crimes, on perd de vue le problème que peut présenter ce passage de la sphère morale à la sphère politique.

D'un point de vue moral, il faut condamner les crimes. Tous et toujours devraient l’être.

Mais d'un point de vue politique, ceux que l’on condamne dépendent de ceux qui les condamne. Alors commence la valse des mensonges par omission et des faux-semblants quand chacun distribue à sa guise les blâmes et les bons points, choisissant les crimes dont il fera le procès et fermant complaisament les yeux sur d’autres, dénonçant certaines dictactures, et fermant les yeux sur d’autres, parfois même les aidant à prendre le pouvoir.

Quelques exemples :

Combien de dictature les Etats-Unis ont établis en Amérique latine ? Dictature de droite bien-sûr, puisqu’elles servaient à contrer les mouvements sociaux dans ces pays.
Combien la France en a aidé en Afrique ?
Comment les Etats-Unis ont soutenu à l'époque l'Irak et son dictateur, sans ignorer les crimes du régime, et comment aujourd'hui après avoir renversé ce régime, ils condamnent le même dictateur et les mêmes crimes.
Comment récemment les Etats-Unis ont établi un archipel de prison secrète où l’on torture ?
Comment les Etats européens ont fermés les yeux sur les dizaine d’avion qui transitaient par leur territoire pour établir le transfert des détenus ?

Pour ne prendre qu'un tout petit échantillon parmi une multitude exemples.
_________________________________

Concernant le texte du conseil de l’europe, on peut dès lors légitimement se demander de quel droit, de quel point de vue et à quelle fin on prétend juger l’histoire. Dès lors qu’on admet en effet que des “régimes immaculés”, il y en a peu, les choix qui sont fait à une époque et dans un pays ou un ensemble de pays donné, ne sauraient être innocents. Et la logique du “2 poids 2 mesures” révèle très vite que l’on ne condamne pas les crimes en eux-mêmes, puisqu'on en disculpe tant, mais seulement ceux dont l’idéologie nous gêne par ailleurs.

On arrive ainsi à ce paradoxe qu’en vérité c’est bien plutôt cette idéologie que l’on attaque, puisqu’on passe bien volontier sous silence les crimes dont les régimes ou les idéologies sont “amis”. Au final, on condamne donc précisément ce qui ne devrait pas l’être ou ce qui peut mériter, dans un système idéologique, d’être défendue, comme la valeur du partage et des luttes pour le communisme.

Politiquement, l'idéologie gêne plus que les crimes.

Cela, cependant, ne se comprend nullement des discours eux-mêmes, dont les crimes semblent au contraire être l'objet et la morale le prétexte. Mais cela se déduit de la manière de choisir et de sélectionner les crimes sur lesquels on décide de parler et de juger.

L'histoire est écrite par les vainqueurs dit l'adage. L'histoire est écrite par l'idéologie et les pouvoirs dominants.

Moralement, il faudrait condamner tous les crimes, mais pour cela il faudrait condamner équitablement. Et c'est sans doute trop attendre des condamnations officielles, qui sont avant tout (ou trop souvent pour que ce soit un hasard), affaire de pouvoir et d'idéologie.

L'application de 2 poids 2 mesures dans la condamnation des crimes révèlent précisément que ce n’est jamais les crimes seuls qui mènent à la condamnation. Les crimes seuls ne suffisent pas, les quelques exemples cités précédemment l'illustrent bien.

On ferme les yeux sur les crimes dont on ne condamne pas l’idéologie, tout comme on ferme les yeux sur les dictatures “amies”. Tout comme on ferme les yeux sur ses propres crimes et oppressions, jusqu'à en travestir parfois la réalité même (cf. la loi sur le rôle positif de la colonisation).
____________________

Ce n’est donc pas tant les crimes en eux-mêmes qu’on condamne, mais l’idéologie associée, précisément dans ce qu’elle a non pas de répulsif, comme les crimes, puisque ce n'est précisément pas eux qui déterminent "in fine" la condamnation, mais dans ce qu’elle peut avoir d’attirant, dans ses valeurs.

Jean notait en commentaire à mon précédent article sur ce sujet que l'annexe 1 du Rapport présenté au Conseil de l'Europe nous en apprend peut-être un peu plus sur certaines des intentions qui peuvent motiver la condamnation visée par le rapport :

"Si nous nous en abstenions, une nostalgie illusoire risquerait de s’installer dans l’esprit des jeunes générations, qui verraient dans ce régime un substitut éventuel à la démocratie libérale."

Mais le communisme n'est pas qu'un régime, mais AUSSI un ensemble d'idées critiques fondées sur la vie sociale, l'économie, la politique, et un système de valeurs basées sur le partage, l'émancipation et les luttes. Pas plus que l'histoire du communisme n'est uniquement histoire de crimes. C'est aussi, en continuité des révolutions démocratiques et de l'émancipation politique, l'histoire de la question sociale et de la démocratie sociale. C'est aussi, en creux, l'histoire des oppressions et des exploitations contre lesquelles cette idéologie s'est établie.
_______________________________

Les crimes sont condamnables. Mais que penser de cette hypocrisie dans le choix des sentences ? Car en vérité, dans ce choix des condamnations, l’on met souvent autant de ferveur à révéler certains crimes qu’à en masquer d’autres.

C’est quand même flagrant quand on voit qu’au même moment en France, les législateurs prétendent inscrirent au contraire dans la loi le caractère globalement positif de la colonisation. Exit les guerres menées à des gens qui n’avaient rien demandé au colonisateur, exit l’esclavage, exit l’oppression et l’état de non-droit des populations. Ne reste qu’en haut de la reconnaissance officielle qu’un bilan globalement positif.

Le conseil de l’Europe nous ferait admettre de la même façon que du communisme ne doit rester en mémoire que les crimes, seuls dignes de cette reconnaissance officielle, et de notre considération de l’histoire de cette idéologie. Exit les valeurs de partage, exit la valeur des luttes, exit la réalité historique de l’exploitation.

Ce sont deux exemples différents, mais il me semble que la logique et les effets de telles procédures d’officialisation de certaines réalités historiques - au préjudice moral des autres réalités niées ou masquées par ces choix - sont identiques.

Ainsi passe la gloire du monde...

22:10 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

samedi, 28 janvier 2006

Le net ou l'anarcho-communisme réellement existant

Nous sommes de plus en plus à nous en apercevoir. L'avenir de l'Internet n'est en rien assuré. Pour la première fois de son histoire, il est même désormais directement menacé.

Alexis par exemple nous averti : "On ne prête pas assez attention à cela, au risque de casse de l'Internet, on oublie un peu vite que beaucoup de ces certitudes sur lesquelles les profonds changement sociaux et économiques de la Société de l'Information sont basés ne sont pas aussi solides qu'on le pense." Daniel Kaplan de son côté, nous explique en détail les risques de sa destruction.

Car le net fut longtemps ignoré des pouvoirs traditionnels, se développant de sa propre vie.

Mais le net est désormais sorti de sa sphère, et manifeste ses effets partout, sur la politique et l'économie. En développant des forces et des logiques nouvelles au sein de la vie sociale, il entre en concurrence directe avec les pouvoirs traditionnels de l'Etat et du marché.

Les réactions immunitaires de ces pouvoirs établis se mettent donc tout naturellement en place. Comme tout système, ils ne céderont pas leur puissance sans coup férir. Ils n'accepteront pas non plus de voir échapper leur emprise. La réaction se met donc en place. Leur objectif est de soumettre entièrement les forces nouvelles libérées par le net à leur propre logique. Chacun, avec ses principes propres, tente de soumettre le net à ses formes de contrôle. Surveillance, identification, filtrage pour les Etats, contrôle de toute l'infrastructure, des tuyaux comme des machines, pour le marché. Que rien ne puisse filtrer qui ne soit pas passé par leur censure ou leur péage. Qu'aucune vie sociale ne puisse se construire sans qu'ils ne l'autorisent. Dans tous les cas, leur victoire ne sera possible qu'en dépossédant les réseaux de leurs forces.

L'Etat comme le marché trouvent en eux-mêmes la justification suffisante au refus de l'autonomie du réseau. Sans résistance, les espaces de libertés conquis, les formidables forces de production libérées par le net, seront reconquis par ces pouvoirs désormais qu'ils s'y intéressent. L'âge d'or de l'internet, quand il se développait de sa propre vie sans trop de gêne, est bien fini. Produire et échanger librement, sans trop se soucier d'autres choses, ne suffira plus. Pour tout ceux que l'avenir du net importe, il faut désormais apprendre à s'organiser, développer des formes de conscience et d'action collective efficaces, sans quoi cette liberté même de produire et d'échanger ne sera pas défendue mais perdue. L'heure est donc sans doute venue, pour le réseau, de montrer qu'il est aussi capable de prendre conscience du combat politique qu'il ne pourra éviter de mener.

_____________________________________________

Les raisons ne l'antagonisme sont profondes et il ne faut pas les sous-estimer si l'on veut prendre la mesure de la force des tensions durables qui s'annoncent entre ce nouveau pouvoir et ceux, traditionnels, de l'Etat et du marché.

Comme le résume Richard Barbrook et le collectif transversel d'une fort bonne expression dans L'économie du DON "High Tech", Le Net, est "l’anarcho-communisme réellement existant" :

"Beaucoup de gens sont convaincus, au contraire, que le capitalisme néolibéral américain correspond à la « fin de l’histoire » hégélienne. Et pourtant, c’est précisément en ce moment même qu’une forme d’anarcho-communisme réellement existante est en cours d’élaboration au sein du Net."

Joël de Rosnay et Carlo Revelli, en France, n'en sont pas très loin non plus quand il parle dans leur livre récemment paru de la révolte du pronétariat.

Bien-sûr, le terme d'anarcho-communisme ne conviendra sans doute pas à beaucoup. Et en effet le net n'a pas eu besoin de se revendiquer de ces héritages politiques pour se développer. La référence peut donc sembler inutile. L'intérêt est pourtant de désigner la réalité de fait d'un "anarcho-communisme" REELLEMENT EXISTANT, et qui heurte donc de front les logiques même de l'Etat et du marché, puisqu'il en constitue la négation même. Ces 3 sphères entrent donc désormais en rivalité et en guerre sans que l'on puisse dire encore où s'arrêtera le partage des frontières.

L'intérêt est donc de bien poser la question de l'utilité et de la justification de l'Etat et du marché parmi ces forces sociales nouvelles. Il ne s'agit donc pas de nier l'utilité de ces sphères, ou de poser l'anarcho-communisme radicalement comme objectif indiscutable et illimité. Il s'agit plutôt de reposer aujourd'hui la question de ces puissances, et de valider l'hypothèse, que le net a démontré chaque jour jusque là, que leur pouvoir n'y est peut-être pas nécessaire. Qu'il y est même nuisible. Que l'Etat et le marché doivent par conséquent être maintenus en ce domaine dans un rôle, non pas nul, mais pour le moins subordonné.

Mais globalement pour l'Etat et le marché, la question ne se pose pas, et ils ne sauraient admettre de ne pas être présents non seulement dans les nouveaux territoires que le net a ouvert, mais aussi sur leurs propres terres, aujourd'hui que le net pénètrent l'ensemble de la vie sociale.

Ainsi passe la gloire du monde...

13:15 Publié dans Révolution | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

mardi, 24 janvier 2006

Sur le procès du communisme : mais de quoi fait-on le procès ?

Agoravox nous propose aujourd’hui de discuter du projet de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe de condamner, d’ici mercredi prochain, « les crimes des régimes communistes totalitaires ».L’auteur place ce débat dans la continuité des « polémiques provoquées (entre autres) en 1997 par la publication du «Livre noir du communisme» » et l’assimilation du communisme et du nazisme.

Deux passages de l’article expriment assez bien l’antagonisme des interprétations :

La thèse :

« Les deux idéologies, d’après l’historien Alain Besançon, se donnent comme objectif de parvenir à une société parfaite en arrachant le principe mauvais qui lui fait obstacle. D’un côté, les "races inférieures", de l’autre les "capitalistes" et assimilés. Pour créer l’homme nouveau, les deux régimes n’hésiteront pas à légitimer le meurtre de masse, à déporter les peuple, à affamer des régions entières. »

Et l’antithèse :

« Les deux totalitarismes ne sont pas semblables par leur nature même et leurs motivation. L’hitlérisme est un «idéal» qui s’est réalisé avant d’être vaincu par les armes (et non par les arguments, comme le souligne justement Pierre LEGENDRE). Le stalinisme est un idéal trahi. »

_____________________________________________________________________________________________

Plutôt que de discuter ici de ces interprétations, je préfère prendre du recul sur la façon même dont on construit un tel débat.

Le nazisme est un système politique bien localisé dans l’espace et le temps. Son identification est sans ambiguïté.

Ce qu’on entend par communisme ne l’est pas. Un livre comme « Le siècle des communismes » brosse un tableau de la très grande diversité des luttes et des doctrines qui se sont réclamées du communisme. D’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un mouvement politique à l’autre. D’une époque à l’autre aussi, au XXe siècle, XIXe ou avant, dans les doctrines communistes antérieures à Marx.

En comparant des réalités qui ne sont pas comparables, on construit de toute pièce une identité illusoire et abusive du communisme qui ne nous apprend rien.

Si je devais expliquer un jour à mon fils ce qu’est le communisme, je crois que je lui parlerais d’abord de l’idée du partage. La première pierre. Ensuite seulement je lui parlerais de l’idée de la lutte. Et enfin je lui parlerais du mal.

Avant d’en arriver au mal, je pense que nous aurons déjà beaucoup discuté. Et nous aurons découvert qu’avant d’arriver au mal il y a beaucoup de chemins possibles, et que la plupart n’y conduisent pas.

Il est une façon de réécrire l’histoire, que je conteste dans ce débat trompeur, qui n’a pour effet que de nous interdire des futurs possibles et d’intimer le silence. Car ne nous y trompons pas : rien n’est plus universellement et vigoureusement condamné que le nazisme.

Or en parlant du communisme à mon fils, certes je lui parlerais du mal.

Et rien n'est plus condamnable que le mal.

Mais je n’oublierais pas de lui parler de la lutte.

Et je n’oublierais pas de lui parler du partage.

_____________________________________________________________________________________________

De quoi veut-on donc faire le procès quand on prétend le faire du communisme ?

Du mal ?
Des luttes ?
Ou du partage ?

On nous dira qu'on fait le procès du mal. Mais en vérité les tragédies du XXe siècles n'apportèrent que tardivement ces nouveaux arguments.

Historiquement, l'anti-communisme a longtemps été le procès du partage, et le procès des luttes.

Ainsi passe la gloire du monde...

Et cela continue.

00:10 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

mercredi, 18 janvier 2006

Blogs, institutions et transparence : un proviseur révoqué

Le blog Media&Tech évoque l’histoire récente de ce proviseur révoqué pour un blog sur lequel il parlait à la fois de sa vie professionnelle et privée. L’auteur conclut ainsi:

« toutes les règles du jeu de la blogosphère ne sont pas encore claires et nous (institutions + individus) devons apprendre à vivre avec ces nouveaux outils:
• Les institutions devront accepter plus de transparence sur la vie des individus qui les composent
• les individus ne doivent pas aller trop loin dans le mélange des genres ni se sentir intouchables par le sentiment d'anonymat que l'Internet peut parfois donner »

Fait divers regrettable mais significatif pour un domaine encore à défricher, où les pratiques sont récentes, où l’on mesure encore mal le niveau d’acceptation sociale de ces pratiques, et où il faudra sans doute quelque temps encore et malheureusement aussi quelques affaires du même genre avant que la frontière ne se précise entre les obligations des individus à certains devoirs de réserve et la nécessité pour les institutions d’accepter plus de transparence.

Un autre article évoquant l’affaire fait part de son étonnement sur le fait « que le ministère ait choisi de «communiquer 6 jours après la décision de révocation» en précisant l'identité du proviseur, alors même qu'il a la possibilité d'intenter un recours gracieux puis contentieux contre cette décision. »

Ce qui, manifestement, serait aussi un manquement, mais cette fois de l’institution, à son propre devoir de réserve !!

Ce même article précise également que les charges pour lesquelles on a sanctionné ce proviseur auraient été largement amplifiées et se révèleraient fragiles.

Si cela se confirme, et que la décision de l’institution se révèle finalement abusive, la partie la plus intéressant de l’affaire est sans doute à venir, puisqu’elle permettra de poser ce débat sur la part de transparence que les institutions ne sauraient légitimement refuser dans nos sociétés démocratiques.

Evidemment si c’est le blogueur qui avait tort, cela fera aussi un sujet à méditer pour tous ceux qui pratiquent les blogs !

Ainsi passe la gloire du monde...

Edit: il est possible d'en juger par soi-même sur Web Archive qui a gardé une copie du blog incriminé... Il semblerait que les faits reprochés sont purement et simplement faux. Par ailleurs une lettre ouverte au ministre de l'éducation nationale, dans laquelle maître Eolas dénonce l'affaire et met en garde le ministre (rien que çà !) fait en ce moment même le tour des blogs à une vitesse rapide.

15:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

mardi, 17 janvier 2006

Droits d'auteurs ou monopoles ?

Aurel's Blog propose une rubrique fournie et documentée sur la loi DADVSI. Rubrique d'autant plus intéressante que l'auteur n'hésite pas à s'attaquer à la lecture des textes de l'OMPI et de l'EUCD d'où la loi DADVSI est issue.

Il considère dans un article récent, comme j'ai essayé également de le montrer en détail dans cette note et d'en convaincre Jules ici, que

"Contrairement à ce qui est écrit dans ces textes de loi, le véritable but d'une MTP (ou DRM) n'est pas de protéger l'oeuvre mais de créer de nouveaux monopoles."

Sachant que 75% des artistes-interprètes soutiennent le principe de la licence globale , en opposition aux dispositions de la loi DADVSI, qui croit-on convaincre en affirmant qu'en défendant cette loi on défendrait le droit d'auteur ?

Edit 18/01: un Plaidoyer pour la copie privée sur Internet sur le site du Figaro :
"L'invention de l'imprimerie a enlevé aux monastères le monopole du savoir. Sans doute, la révolution numérique atteint d'autres monopoles. Est-ce une raison pour ne pas avancer ?"

Ainsi passe la gloire du monde...

23:15 Publié dans DADVSI | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

lundi, 16 janvier 2006

Le procès de Puteaux : budget promotionnel

L'initiative de monputeaux.com fera à coup sûr des petits dans les autres villes de France. Qu'un citoyen se préoccupe des affaires de sa ville, quoi de plus normal ? Qu'il créé un site d'information et un espace de débat, et c'est tout le monde qui en profite.

Il est dommage, en revanche, que la mairie ne l'ait pas compris ainsi et s'en soit trouvé contrariée.

Pourtant, si elle l'avait compris, elle aurait pu se dispenser elle-même de donner à monputeaux.com peut-être 4 ou 10 fois plus d'audience (peut-être que Christophe pourra nous donner une estimation plus précise ?), et une audience nationale encore :-) Bénéfices collatéraux de l'affaire.

Sur ce point je répondrais que les impôts de la ville, engagés par la mairie pour le procès, n'ont peut-être pas été si mal utilisés que çà finalement. Car cela fait à monputeaux.com un beau bugdet promotionnel ;-)

Et quel budget en effet ! Christophe Grebert, l'auteur du site, indique qu'en 4 ans, il estime à environ 50.000 euros les sommes engagées par la majorité UMP de Puteaux sur le budget de la commune (c'est à dire avec les impôts des Putéoliens) pour le poursuivre.

En fait, Christophe, essuie un peu les plâtres. Mais c'est la marque de tous les précurseurs. Et en vérité, c'est loin d'être une marque infâmante.

A coup sûr la mairie de Puteaux les essuie aussi, et si d'aventure d'autres maires un peu attentifs ont également eu vent de l'affaire, ils en tireront certainement aussi de fructueuses réflexions sur un avenir plus participatif de nos démocraties...

Finalement, Christophe bosse aussi un peu pour tous ceux qui ont, ou envisagent d'avoir, une initiative analogue pour leur ville (et il y a plus de 36000 communes en France !).

Ainsi passe la gloire du monde...

Bonne chance à Christophe pour le 3 février :-) !

07:00 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

Les blogs font-ils l'opinion ?

Yves Duel pose sur son blog la question : Quelques blogueurs font-ils l'opinion ?. Avec les évènements blogosphériques qui agitent la très... narcissique (?) blogosphère en ce moment, c'est là un sujet d'actualité : ptit dej au ministère, voeux à la presse, interview et podcasts à gogo etc.

A première vue, il ne semble pas que les blogueurs fassent l'opinion. Les blogs (en général) semblent avoir incontestablement un effet sur l' "agenda setting" c'est-à-dire sur la sélection des sujets qui seront considérés comme sujets d'actualité. En ce sens ils contribuent à faire l'actualité. Et le fait de pouvoir fixer l'actualité est sans doute un important pouvoir. Terrain sur lesquels les blogs commencent à concurrencer les grands médias.

Mais qu'ils aient aussi une influence sur le jugement (opinion) de ceux qui les lisent, j'y mettrais pas ma main au feu...

On pourrait ajouter aussi cette question connexe, au sein même de la blogosphère : les blogueurs ayant le plus d'audience sont-ils des références ? Nul doute que leurs blogs fonctionnent comme des "hub" où transitent une bonne part des débats et autour desquels s'organisent pas mal de liens. Mais il n'est pas certain non plus que çà en fasse des "autorités" (au sens de quelqu'un au jugement duquel on se remet)... Loïc le Meur, si l'on prend comme exemple "the crème of the crème", me fait plus penser à Claire Chazal ou un autre journaliste qui mousse. Claire Chazal et le JT de TF1 sont aussi des "hub". Mais Claire Chazal n'est pas une autorité au sens de l'autorité que peut avoir un leader politique sur la ligne d'un parti et la discipline des troupes, celle que peut avoir un scientifique réputé sur son sujet d'étude, celle que peut avoir aussi une figure morale comme l'abbé Pierre ou autre :-) Claire Chazal est plutôt un vecteur, ou une "speakerine" pour utiliser un mot d'avant, et comme on sait tout lui est dicté sur son prompteur :-)

Quoiqu'il en soit, il est vrai qu'au moment où çà s'agite et çà gigote beaucoup, on peut se poser la question des impacts de tout çà. Car en fonction de la réponse à cette question se décidera probablement le possible dégonflement de la bulle blogosphérique (bulle 2.0 ?) ou bien au contraire son rebond vers une prospérité plus grande encore. Choses qui n'arriveront pas non plus sans évolutions des outils et des pratiques car les blogs ne sont pas la première forme d'autopublication sur le web, et n'en sont probablement pas la dernière.

Il y a peut-être des études sur la question sur le web ? Je n'en connais aucune encore sur l'impact qualitatif des blogueurs.

Je connais en revanche une étude quantitative des blogs chez l'américain Clay Shirky dont tous les "Ecrits sur l'internet" sont remarquables. Il expose d'abord (en anglais s'il vous plaît :-) ) le constat chiffré selon lequel l'audience des blogs se fait selon une distribution statistique qui a la forme d'une "loi de puissance" : peu de blogs avec beaucoup d'audience et beaucoup avec peu. Il explique ensuite, avec force arguments très convaincants, ce phénomène étonnant. Une lecture très intéressante. C'est d'ailleurs ce texte de Clay Shirky qui a directement influencé Chris Anderson dans l'écriture de "La longue traîne", expression qui a popularisé ce constat de la distribution statistique des blogs selon une loi de puissance et d'autres phénomènes également (voir en français la traduction sur internetactu).

Ainsi passe la gloire du monde...

05:45 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

dimanche, 15 janvier 2006

Des innovations juridiques de la loi DADVSI

J’ai pu lire, ici et là, diverses remarques sur certaines « innovations » juridiques que semble comporter la loi DADVSI. Un communiqué du site EUCD.info parle par exemple d’ « un nouveau droit dans le Code de la Propriété Intellectuelle : celui d’autoriser ou d’interdire l’accès à une œuvre via la technique ».

Dans un article récent de Maître Eolas sur la loi DADVSI, un commentateur, Gramsci, a posé une question qui me semble être peut-être plus fondamentale encore pour un professionnel du droit dans l’analyse de cette loi :

La question était : "quel est le sens d'accorder une protection juridique spéciale à la mesure technique protégeant une œuvre de l'esprit?"

Et Gramsci ajoute très pertinemment en parlant des Cahiers du Centre de recherches Informatique et droit n°18 qui ont traité la question que cette question a de quoi interpeller les juristes "sur le plan des principes, pas sur la nature procédurière de certains de nos congénères". Dans la discussion de la loi qui nous occupe, ces réflexions juridiques sur les principes est sans nul doute d’une importance bien plus grande que la simple discussion de procédures. Ce pourquoi le débat est aussi politique, et pas seulement juridique.

J’espère ne pas être dans l’erreur dans l’interprétation que je peux en faire, mais ce qui me surprend moi-même, au niveau des principes, c’est le caractère pour ainsi dire « récursif » de la loi, qui ouvre une porte plus que dangereuse sur un renforcement arbitraire et illimité des protections.

« Récursif » car on a pour ainsi dire une protection juridique (la loi DADVSI) d’une protection technique (les DRM ou mesures techniques de protection) d’une protection juridique (le droit d’auteur).

Au moment des débats à l’Assemblée, j’avais lu sur le forum de framasoft une analogie dans le style : « quand tu protèges ton vélo avec un antivol (mesure technique), la loi protège aussi ton antivol… » J’avoue ne pas m’être satisfait de cette analogie, qui en réduisant la logique des DRM à cette comparaison banale, me semble en manquer l’essentiel.

Mais n’ayant trouvé nulle part une réflexion de juriste à cette curiosité « récursive », j’essaye de comprendre et me permet une hypothèse qui, n’étant pas expert en droit, sera plus politique que juridique. Mais il serait intéressant d’avoir l’avis de spécialiste du droit sur cette question.

En effet à la base le droit d’auteur est déjà protégé. La nouveauté d’une loi comme la DADVSI est que son objet est la protection de mesures techniques qui pour les industriels ont pour objectif de protéger (cette fois au sens technique) les lois sur le droit d’auteur.

Or de nombreux informaticiens ont expliqué sur le net que les mesures de protection peuvent être détournées pour laisser présager que cette logique récursive va se poursuivre dans le sens d’une véritable course à l’armement, et d’un durcissement du conflit objectif qui se joue aujourd’hui devant nous entre le développement de formes de liberté nouvelles, et la défense de pouvoirs et de monopoles anciennement établis. Voir par exemple l'article de François Schreuer "Sur l’incompatibilité du libre et du propriétaire" et aussi Les majors s’attaquent à nos droits fondamentaux.

Beaucoup y ont insisté également dans le fil de discussion même de Maître Eolas, comme v_atekor (commentaire 13 et 27), MadCoder (commentaire 17), Aiua (commentaire 43) : la logique de la protection technique implique nécessairement une course en avant vers la protection intégrale. De la protection des contenus on passe à celle des logiciels et de celle des logiciels on passe à celle du matériel lui-même, pour aboutir à une chaîne de contrôle qui, comme dans le fantasme du projet Palladium (lisez çà si vous ne l’avez jamais fait, çà vaut vraiment le coup !) et de l’ « informatique de confiance » par Microsoft et Intel, aboutirait finalement à garantir que plus aucun contournement des protections ne sera possible mais aussi que toute liberté soit définitivement supprimée, car toute la chaîne serait liée, contrôlée par des consortiums industriels, et interdisant toute création logicielle et toute création de contenus libre ou indépendante par la même occasion.

Mais cet avenir, et les industriels le savent, ne sera possible que si les politiques et les lois deviennent leurs complices, et acceptent de leur conférer ce qui s’apparente à un véritable octroi de privilèges, ou un droit au monopole, contre la société toute entière.

Au niveau des principes donc, cette logique poursuit à mon sens un objectif bien plus détestable que le droit d’auteur dont elle se réclame comme un prétexte. A l’heure où l’évolution des techniques permet une démocratisation sans précédent de la production d’information ou de contenus, où cette même production a une influence de plus en plus grande sur l’évolution de nos sociétés, on prétend rétablir par la force une rareté non seulement des contenus mais des moyens de les produire eux-mêmes. Alors que cette évolution donne à la société et aux gens des capacités d’agir, de créer, et de s’organiser sans précédents, et que la panique commence à gagner les anciens détenteurs de monopoles (les médias pour le monopole de l’information, et les industries pour le monopole de la production) parce que ces forces de production sociale entrent en concurrence directe avec elles, on prétend rétablir par l’ARTIFICE du droit cette concentration de la propriété des moyens de production qui, de tous temps, est la clé de la domination sociale d’une minorité dominante sur le plus grand nombre. Plutôt que de changer le droit pour prendre acte de cette évolution et de la liberté qu’elle confère, on l’utilise pour tenter un retour artificiel à un état où cette liberté (liberté dont la base est d’abord technique et matérielle) est absente, et s’assurer par la force que le capitalisme (car c’est bien de capitalisme qu’il s’agit dans les monopoles industriels et médiatiques) gardera le contrôle sur la production sociale.

Le jour, si on laisse faire, où l’on en arrivera aussi à rendre exclusif certains types de matériel dont l’objectif est le contrôle des productions, et à interdire toute alternative, on peut prédire assez facilement que la loi et le capital trouveront la même complicité pour établir de nouveaux interdits et de nouvelles exclusives. Car la société ne se soumettra pas sans agir à ces visées de contrôles et de pouvoir. Et du conflit et des dissidences (déjà réelles) qui en résulteront, on passera à un cycle supérieur dans l’application de cette logique récursive.

Une loi cherchera alors certainement à nous imposer une protection juridique de la protection technique (au niveau matériel) de la protection juridique de la protection technique (au niveau logiciel) de la protection juridique (le droit d’auteur).

Garantissant par exemple que la puce Intel (ou autre consortium), avec sa procédure de certification intégrée au microprocesseur lui-même, et lancée dès que vous appuyez sur le bouton pour démarrer l’ordinateur, soit une obligation légale. Garantissant à Microsoft (ou autre) que tous logiciels ne venant pas de chez eux sera exclus. Garantissant à Universal (ou autre) que tous contenus ne venant pas de chez eux sera exclus de même.

Le jour où l’on arrivera là, à ce niveau de contrôle et de monopole du matériel et de toute la chaîne informatique, il semble que l’appropriation privée de l’Internet (qui aujourd’hui relève du domaine public) ne sera plus qu’une formalité.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que dans ce procédé récursif, la protection juridique initiale (le droit d'auteur) qui donne sens et prétexte à toutes les autres est vidée de sa substance. Car de la protection du droit d’auteur qui, comme on sait, est dans son principe la protection d’un monopole de l’auteur sur l’œuvre (monopole d’exploitation de l’œuvre), on passe à la protection de monopoles dans la création de logiciel, puis de monopoles dans les dispositifs matériels imposés. L’auteur est bien loin à ce moment, et en vérité il l’est déjà dans la loi DADVSI. Car c’est bien le monopole des intermédiaires qui devient immédiatement l’objectif véritable de la loi. Et avec elle la protection de monopoles qui n’ont plus vraiment à voir avec le droit d’auteur et tout à voir avec des monopoles de type capitalistes.

Il y a donc un vice profond dans la logique et les finalités inavouées mais prévisibles de ce type de loi. Protéger la concentration des moyens de production sociale, exclure et entraver toute concurrence de nouveaux acteurs, me paraît donc bien être le fond de cette application récursive très curieuse de la loi et qui interpelle ainsi au niveau même des principes (et non des procédures) les juristes dont parlait Gramsci.

Ainsi passe la gloire du monde...

04:45 Publié dans DADVSI | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note