mercredi, 01 février 2006

Sur le procès du communisme II : juger l'histoire ?

De nombreux articles, notes et commentaires sont écrits actuellement sur la procédure de condamnation des crimes du communisme par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe ou, en France, sur l'article de loi affirmant le rôle positif de la colonisation.

Mais aucun de ces articles, à ma connaissance, n'a encore essayé de traiter ensemble ces deux problèmes et de s'interroger sur le sens général de ces jugements officiels, où l'on donne aux législateurs et à des assemblées la responsabilité de juger de l'histoire.

Prenons ces deux exemples ensemble et essayons de voir ce que peut nous apprendre leur démarche commune.
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Si l’on devait simplement croire sans réfléchir ce que prétendent nous faire reconnaître ces procédures officielles, alors je croirais de par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe que le communisme, c’était le mal, et une longue série de crimes son unique vérité, et je devrais croire selon le parlement français que la colonisation c’était le bien, et combien son rôle fut positif et civilisateur.

Car ce type de jugements officiels a pour effet de poser comme essentiel et premier dans la considération d'une réalité historique donnée la seule part de réalité qu'ils officialisent.

Ainsi des crimes dans l'histoire des régimes communistes.
Ainsi le rôle positif de la colonisation sur les colonisés dans l'histoire de la colonisation.

L’historienne Mary Lewis, récemment interviewée par Le Monde sur cette résolution de nos parlementaires férus d’histoire résume bien le problème :

“En tant qu’historienne, je préfère que l’on affronte la complexité. Je ne vois pas l’intérêt de mettre en concurrence les divers points de vue ; l’histoire ne s’écrit pas comme on compose une majorité parlementaire. Prononcer un jugement de valeur sur une série d’événements historiques peut s’avérer assez dangereux. J’aime mieux la formule de l’historien Marc Bloch, qui définit le métier de l’historien non par le jugement mais par la compréhension, compréhension de tous les côtés et de toutes les contradictions. De ce point de vue, je partage l’opinion de Jacques Chirac quand il dit que ce n’est pas à la loi de faire l’histoire.”

Officialiser un certain discours sur une réalité historique par une loi, une déclaration ou une charte, est un enjeu politique analogue à l'acte de reconnaître un Etat comme Etat. C'est un enjeu de reconnaissance qui précisément énonce dans son acte même ce qu'il faut ou non reconnaître, ce qui mérite ou non de l'être.

En jugeant d'une réalité historique, cette reconnaissance établie directement ce qui est reconnu comme l'essentiel. Ce qu'ensuite tout un chacun peut - et même devrait - admettre et revendiquer comme essentiel.

Au mépris de tout le reste.
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Qu’il y ait eu, historiquement, un discrédit, sur le communisme tel qu’il s’est réalisé à travers les régimes qui se sont réclamés de lui, c’est inconstestable. Et justifiée est la condamnation morale des crimes commis en son nom.

Faut-il ajouter à la condamnation morale une condamnation politique ?

En se contentant de l'évidence du caractère condamnable des crimes, on perd de vue le problème que peut présenter ce passage de la sphère morale à la sphère politique.

D'un point de vue moral, il faut condamner les crimes. Tous et toujours devraient l’être.

Mais d'un point de vue politique, ceux que l’on condamne dépendent de ceux qui les condamne. Alors commence la valse des mensonges par omission et des faux-semblants quand chacun distribue à sa guise les blâmes et les bons points, choisissant les crimes dont il fera le procès et fermant complaisament les yeux sur d’autres, dénonçant certaines dictactures, et fermant les yeux sur d’autres, parfois même les aidant à prendre le pouvoir.

Quelques exemples :

Combien de dictature les Etats-Unis ont établis en Amérique latine ? Dictature de droite bien-sûr, puisqu’elles servaient à contrer les mouvements sociaux dans ces pays.
Combien la France en a aidé en Afrique ?
Comment les Etats-Unis ont soutenu à l'époque l'Irak et son dictateur, sans ignorer les crimes du régime, et comment aujourd'hui après avoir renversé ce régime, ils condamnent le même dictateur et les mêmes crimes.
Comment récemment les Etats-Unis ont établi un archipel de prison secrète où l’on torture ?
Comment les Etats européens ont fermés les yeux sur les dizaine d’avion qui transitaient par leur territoire pour établir le transfert des détenus ?

Pour ne prendre qu'un tout petit échantillon parmi une multitude exemples.
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Concernant le texte du conseil de l’europe, on peut dès lors légitimement se demander de quel droit, de quel point de vue et à quelle fin on prétend juger l’histoire. Dès lors qu’on admet en effet que des “régimes immaculés”, il y en a peu, les choix qui sont fait à une époque et dans un pays ou un ensemble de pays donné, ne sauraient être innocents. Et la logique du “2 poids 2 mesures” révèle très vite que l’on ne condamne pas les crimes en eux-mêmes, puisqu'on en disculpe tant, mais seulement ceux dont l’idéologie nous gêne par ailleurs.

On arrive ainsi à ce paradoxe qu’en vérité c’est bien plutôt cette idéologie que l’on attaque, puisqu’on passe bien volontier sous silence les crimes dont les régimes ou les idéologies sont “amis”. Au final, on condamne donc précisément ce qui ne devrait pas l’être ou ce qui peut mériter, dans un système idéologique, d’être défendue, comme la valeur du partage et des luttes pour le communisme.

Politiquement, l'idéologie gêne plus que les crimes.

Cela, cependant, ne se comprend nullement des discours eux-mêmes, dont les crimes semblent au contraire être l'objet et la morale le prétexte. Mais cela se déduit de la manière de choisir et de sélectionner les crimes sur lesquels on décide de parler et de juger.

L'histoire est écrite par les vainqueurs dit l'adage. L'histoire est écrite par l'idéologie et les pouvoirs dominants.

Moralement, il faudrait condamner tous les crimes, mais pour cela il faudrait condamner équitablement. Et c'est sans doute trop attendre des condamnations officielles, qui sont avant tout (ou trop souvent pour que ce soit un hasard), affaire de pouvoir et d'idéologie.

L'application de 2 poids 2 mesures dans la condamnation des crimes révèlent précisément que ce n’est jamais les crimes seuls qui mènent à la condamnation. Les crimes seuls ne suffisent pas, les quelques exemples cités précédemment l'illustrent bien.

On ferme les yeux sur les crimes dont on ne condamne pas l’idéologie, tout comme on ferme les yeux sur les dictatures “amies”. Tout comme on ferme les yeux sur ses propres crimes et oppressions, jusqu'à en travestir parfois la réalité même (cf. la loi sur le rôle positif de la colonisation).
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Ce n’est donc pas tant les crimes en eux-mêmes qu’on condamne, mais l’idéologie associée, précisément dans ce qu’elle a non pas de répulsif, comme les crimes, puisque ce n'est précisément pas eux qui déterminent "in fine" la condamnation, mais dans ce qu’elle peut avoir d’attirant, dans ses valeurs.

Jean notait en commentaire à mon précédent article sur ce sujet que l'annexe 1 du Rapport présenté au Conseil de l'Europe nous en apprend peut-être un peu plus sur certaines des intentions qui peuvent motiver la condamnation visée par le rapport :

"Si nous nous en abstenions, une nostalgie illusoire risquerait de s’installer dans l’esprit des jeunes générations, qui verraient dans ce régime un substitut éventuel à la démocratie libérale."

Mais le communisme n'est pas qu'un régime, mais AUSSI un ensemble d'idées critiques fondées sur la vie sociale, l'économie, la politique, et un système de valeurs basées sur le partage, l'émancipation et les luttes. Pas plus que l'histoire du communisme n'est uniquement histoire de crimes. C'est aussi, en continuité des révolutions démocratiques et de l'émancipation politique, l'histoire de la question sociale et de la démocratie sociale. C'est aussi, en creux, l'histoire des oppressions et des exploitations contre lesquelles cette idéologie s'est établie.
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Les crimes sont condamnables. Mais que penser de cette hypocrisie dans le choix des sentences ? Car en vérité, dans ce choix des condamnations, l’on met souvent autant de ferveur à révéler certains crimes qu’à en masquer d’autres.

C’est quand même flagrant quand on voit qu’au même moment en France, les législateurs prétendent inscrirent au contraire dans la loi le caractère globalement positif de la colonisation. Exit les guerres menées à des gens qui n’avaient rien demandé au colonisateur, exit l’esclavage, exit l’oppression et l’état de non-droit des populations. Ne reste qu’en haut de la reconnaissance officielle qu’un bilan globalement positif.

Le conseil de l’Europe nous ferait admettre de la même façon que du communisme ne doit rester en mémoire que les crimes, seuls dignes de cette reconnaissance officielle, et de notre considération de l’histoire de cette idéologie. Exit les valeurs de partage, exit la valeur des luttes, exit la réalité historique de l’exploitation.

Ce sont deux exemples différents, mais il me semble que la logique et les effets de telles procédures d’officialisation de certaines réalités historiques - au préjudice moral des autres réalités niées ou masquées par ces choix - sont identiques.

Ainsi passe la gloire du monde...

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mardi, 24 janvier 2006

Sur le procès du communisme : mais de quoi fait-on le procès ?

Agoravox nous propose aujourd’hui de discuter du projet de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe de condamner, d’ici mercredi prochain, « les crimes des régimes communistes totalitaires ».L’auteur place ce débat dans la continuité des « polémiques provoquées (entre autres) en 1997 par la publication du «Livre noir du communisme» » et l’assimilation du communisme et du nazisme.

Deux passages de l’article expriment assez bien l’antagonisme des interprétations :

La thèse :

« Les deux idéologies, d’après l’historien Alain Besançon, se donnent comme objectif de parvenir à une société parfaite en arrachant le principe mauvais qui lui fait obstacle. D’un côté, les "races inférieures", de l’autre les "capitalistes" et assimilés. Pour créer l’homme nouveau, les deux régimes n’hésiteront pas à légitimer le meurtre de masse, à déporter les peuple, à affamer des régions entières. »

Et l’antithèse :

« Les deux totalitarismes ne sont pas semblables par leur nature même et leurs motivation. L’hitlérisme est un «idéal» qui s’est réalisé avant d’être vaincu par les armes (et non par les arguments, comme le souligne justement Pierre LEGENDRE). Le stalinisme est un idéal trahi. »

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Plutôt que de discuter ici de ces interprétations, je préfère prendre du recul sur la façon même dont on construit un tel débat.

Le nazisme est un système politique bien localisé dans l’espace et le temps. Son identification est sans ambiguïté.

Ce qu’on entend par communisme ne l’est pas. Un livre comme « Le siècle des communismes » brosse un tableau de la très grande diversité des luttes et des doctrines qui se sont réclamées du communisme. D’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un mouvement politique à l’autre. D’une époque à l’autre aussi, au XXe siècle, XIXe ou avant, dans les doctrines communistes antérieures à Marx.

En comparant des réalités qui ne sont pas comparables, on construit de toute pièce une identité illusoire et abusive du communisme qui ne nous apprend rien.

Si je devais expliquer un jour à mon fils ce qu’est le communisme, je crois que je lui parlerais d’abord de l’idée du partage. La première pierre. Ensuite seulement je lui parlerais de l’idée de la lutte. Et enfin je lui parlerais du mal.

Avant d’en arriver au mal, je pense que nous aurons déjà beaucoup discuté. Et nous aurons découvert qu’avant d’arriver au mal il y a beaucoup de chemins possibles, et que la plupart n’y conduisent pas.

Il est une façon de réécrire l’histoire, que je conteste dans ce débat trompeur, qui n’a pour effet que de nous interdire des futurs possibles et d’intimer le silence. Car ne nous y trompons pas : rien n’est plus universellement et vigoureusement condamné que le nazisme.

Or en parlant du communisme à mon fils, certes je lui parlerais du mal.

Et rien n'est plus condamnable que le mal.

Mais je n’oublierais pas de lui parler de la lutte.

Et je n’oublierais pas de lui parler du partage.

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De quoi veut-on donc faire le procès quand on prétend le faire du communisme ?

Du mal ?
Des luttes ?
Ou du partage ?

On nous dira qu'on fait le procès du mal. Mais en vérité les tragédies du XXe siècles n'apportèrent que tardivement ces nouveaux arguments.

Historiquement, l'anti-communisme a longtemps été le procès du partage, et le procès des luttes.

Ainsi passe la gloire du monde...

Et cela continue.

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lundi, 16 janvier 2006

Le procès de Puteaux : budget promotionnel

L'initiative de monputeaux.com fera à coup sûr des petits dans les autres villes de France. Qu'un citoyen se préoccupe des affaires de sa ville, quoi de plus normal ? Qu'il créé un site d'information et un espace de débat, et c'est tout le monde qui en profite.

Il est dommage, en revanche, que la mairie ne l'ait pas compris ainsi et s'en soit trouvé contrariée.

Pourtant, si elle l'avait compris, elle aurait pu se dispenser elle-même de donner à monputeaux.com peut-être 4 ou 10 fois plus d'audience (peut-être que Christophe pourra nous donner une estimation plus précise ?), et une audience nationale encore :-) Bénéfices collatéraux de l'affaire.

Sur ce point je répondrais que les impôts de la ville, engagés par la mairie pour le procès, n'ont peut-être pas été si mal utilisés que çà finalement. Car cela fait à monputeaux.com un beau bugdet promotionnel ;-)

Et quel budget en effet ! Christophe Grebert, l'auteur du site, indique qu'en 4 ans, il estime à environ 50.000 euros les sommes engagées par la majorité UMP de Puteaux sur le budget de la commune (c'est à dire avec les impôts des Putéoliens) pour le poursuivre.

En fait, Christophe, essuie un peu les plâtres. Mais c'est la marque de tous les précurseurs. Et en vérité, c'est loin d'être une marque infâmante.

A coup sûr la mairie de Puteaux les essuie aussi, et si d'aventure d'autres maires un peu attentifs ont également eu vent de l'affaire, ils en tireront certainement aussi de fructueuses réflexions sur un avenir plus participatif de nos démocraties...

Finalement, Christophe bosse aussi un peu pour tous ceux qui ont, ou envisagent d'avoir, une initiative analogue pour leur ville (et il y a plus de 36000 communes en France !).

Ainsi passe la gloire du monde...

Bonne chance à Christophe pour le 3 février :-) !

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vendredi, 13 janvier 2006

Le procès Puteaux contre Puteaux

Il faut l'avoir vécu soi-même ou avoir discuté avec des gens qui s'y sont frottés pour se rendre compte à quel point certaines municipalités semblent s'autoriser une emprise véritablement féodale sur leurs administrés : police municipale qui ressemble parfois à une milice privée au service du maire, censure, empêchement des élus de l'opposition de participer aux conseils municipaux, dynasties et fiefs politiques au sens propre, contrôles et influences puissantes sur le tissus économiques, pressions et intimidations diverses et variées.

Les enjeux des municipalités étant généralement, et par définition, locaux, il fut longtemps difficile d'espérer la moindre médiatisation de ce fonctionnement délétère. Difficile dès lors de contourner le "baron" local dont l'emprise sur une ville peut être considérable.

Il semble qu'Internet change la donne en ce domaine. Et qu'il est des systèmes qui ne tolèrent pas que l'on fasse sur leurs activités de trop vives lumières...

Le procès en cours entre le site monputeaux.com et la mairie de la ville est un cas d'école. A ma connaissance, l'affaire constitue un précédent méritant qu'on s'y attarde quelque peu.

Au départ, Christophe Grebert, un putéolien qui "a décidé de l'ouvrir" et qui créé un site d'information sur sa ville et rapidement se fait connaître. Au menu, des articles sur la ville et des prises de positions politiques pas toujours dans la ligne.

Par exemple un sondage :
"Les Putéoliens n'ont pas été consultés sur le projet de vidéosurveillance :
- vous ne trouvez pas cela normal ?
- vous trouvez cela normal ?"

On peut partager ou non les idées de Christophe Grebert. On peut avoir, par exemple, l'avis que l'on voudra sur le sondage indiqué. Mais la question posée ici est plutôt celle de la place de la participation citoyenne dans la politique. Car si l'on admet le principe de la participation, il est évident que certaines voix divergeront de la ligne des représentants officiels et des élus. Au niveau national, le principe de débats publics permanents est acquis de longue date, et les opposants disposent généralement dans les médias et certaines institutions de canaux reconnus et bien établis par lesquels ils peuvent exprimer leur avis. Au niveau local aussi, mais c'est moins évident et surtout, cela semble souvent plus fragile.

Il semble pour le moins que cela dérange. Très rapidement se manifeste l'hostilité de la mairie face à cet "incontrôlable" qui créé comme une faille dans le système. A l'arrivée un procès qui ne semble avoir d'autre objectif que de faire fermer le site et faire taire le perturbateur.

Ainsi passe la gloire du monde...

La prochaine séance du procès "mairie de puteaux" contre "monputeaux.com" devrait avoir lieu le 03 février 2006.

Edit: une présentation détaillée de monputeaux.com par Moris Dia est également disponible sur son blog Baiona.

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Séductions politiques

Laurent Gloagen relate sur son site l'invitation faite par Sarkozy à un certain nombre de bloggeurs pour ses voeux à la presse hier. Il reconnaît l'habilité incontestable d'un homme, dont il se sent par ailleurs politiquement très éloigné, "ce qui le rend d’autant plus redoutable" :

"Nicolas Sarkozy", dit-il, "est un homme politique moderne, différent. J’ai le sentiment qu’il dépasse pas mal de clivages anciens, ce qui rend l’analyse si difficile avec des grilles du passé, pourtant si confortables intellectuellement parlant."

A l'heure où ce redoutable politique semble séduire pas mal de blogueurs en initiant avec eux des débuts de relation, et où une blogosphère en mal de reconnaissance auprès de médias, voit comme une aubaine ces nouvelles relations avec les politiques, peut-être faut-il néanmoins raison garder et ne pas laisser l'enthousiasme nuire à notre jugement.

L'habilité d'un homme désigne sa capacité à poursuivre efficacement ses fins. Et rien de plus. L'habilité ne nous dit rien sur la nature de ces fins.

Pour prendre une analogie, l'état-major allemand avait conçu en 1939 une stratégie militaire tout à fait nouvelle : la "guerre éclair", basée sur l'aviation et le char. Stratégie qui allait se révéler d'une efficacité redoutable. L'état-major français se pensait de son côté protégé des allemands derrière la rassurante mais illusoire et naïve sécurité de la ligne Maginot. En vérité, la France avait une guerre de retard. La ligne Maginot fut contournée et la France, écrasée en quelques semaines.

En paraphrasant ce que Laurent Gloagen disait plus haut, l'état major allemand était "moderne, différent". "Il dépassait pas mal de clivages anciens, ce qui rendait l’analyse si difficile avec des grilles du passé, pourtant si confortables intellectuellement parlant." Ce qui lui apporta de rapides et écrasantes victoires sur une bonne moitié de l'Europe.

Mais la pure habilité ne dit rien des fins.

Sarkozy est à la fois assez déterminé et "éveillé" pour se donner tous les moyens que la société actuelle peut permettre à ses ambitions, y compris réformer le régime présidentiel pour concentrer en ses mains plus de pouvoir. Incontestablement il semble avoir saisi l'importance grandissante d'Internet comme vecteur de communication dans la société contemporaine, et semble décidé à s'en servir. Le site internet et la communication numérique de l'UMP ont d'ailleurs été réorganisés en conséquence.

On pourrait se laisser séduire. Mais il ne faut cependant pas s'y tromper.

D'abord les blogueurs pourront rapidement établir d'autres relations avec des hommes politiques de tout bord. Le ministre de la culture n'a pas tardé à suivre l'exemple de Sarkozy en organisant un petit déjeuner avec quelques uns d'entre eux. Loïc le Meur organise à présent des podcasts avec d'autres hommes politiques que Sarkozy, comme par exemple le député socialiste communiste Frederic Dutoit (podcast 156), très remarqué lors des débats de décembre à l'Assemblée concernant la loi DADVSI.

Sarkozy ne conservera donc pas longtemps son avantage, en espérant toutefois que les autres partis politiques mettent également rapidement en oeuvre une politique de communication internet plus efficace, notamment avec des sites et des espaces de débats dignes de ce nom.

C'est sur le fond ensuite qu'il faut juger. Concernant Sarkozy, il y aurait évidemment beaucoup à dire. Mais pour ne prendre qu'un exemple, concernant la loi DADVSI, Sarkozy soutient le ministre de la culture dans sa loi liberticide. Et c'est cela qui compte, et non sa "com" avec quelques blogueurs, aussi flatteuse pour eux et séduisante pour les internautes qu'elle puisse être.

Il y a bien plus intéressant et constructif pour comprendre l'impact politique d'internet aujourd'hui que les petits déjeuners au ministère de la culture.

Qu'on en juge par exemple par ces manifestations d'intelligence collective constatées à l'occasion du referendum sur la constitution européenne ou, plus récémment, lors des débats sur la loi DADVSI à l'Assemblée :

- Pour le referendum, voir l'étude du groupe de recherche Réseaux, territoires & géographie de l'information sur Le web et le débat sur la constitution européenne en France.

- Pour les débats sur la loi DADVSI à l'Assemblée, voir l'excellent article de Piotrr sur BLOGO NUMERICUS : Le jour où les machines sont entrées à l'Assemblée.

Ainsi passe la gloire du monde...

12:00 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note