mercredi, 08 mars 2006
Projet de bibliothèque numérique, peer-to-peer et logiciels libres
Dans une lettre au député Frédéric Dutoit, un internaute citoyen, Etienne Romain présente une réflexion très intéressante sur la possibilité de mettre à contribution les réseaux peer-to-peer sur le projet de bibliothèque numérique européenne (BNE) :
"L'idée de profiter des réseaux peer to peer comme support à la futur bibliothèque numérique a, je crois, de l'avenir face à la main mise de sociétés privées comme google ou msn sur le catalogue de notre patrimoine culturel...Au lieu de dépenser des centaines de millions d'euros sur un projet cyclopéen de numérisation, le projet européen de bibliothèque numérique ferait bien de prendre appui sur les réseaux peer to peer pour réduire la facture! Sachant que toutes les œuvres littéraires, cinématographique, photographiques, musicales actuellement déposées légalement ont été constituées à partir de fichiers numériques !!! c'est déjà cela de gagner. Ensuite, le problème des capacités de stockage serait amoindrie car les fichiers seraient dupliquer par milliers sur les disques durs des particuliers formant ainsi une capacité de stockage incommensurable."
Je voudrais apporter une contribution à la suite de cet article sur cette formidable idée qui m'avait déjà effleuré également non seulement au point de vue des apports possibles des réseaux peer-to-peer au projet BNE mais aussi et plus généralement ceux du monde libre.
On peut tout d'abord considérer que dans l'esprit cette ouverture aux contributions publiques du projet BNE consiste en l'idée d'accorder le domaine public avec lui-même à l'heure d'internet, en rendant contributif et socialisé son fonctionnement.
La logique contributive pourrait avoir une efficacité redoutable aussi bien sur :
- la numérisation et l'apport de fichiers
- l'utilisation de véritables formats ouverts (rendus de fait nécessaires par la coopération des très nombreux contributeurs différents)
- l'utilisation de logiciels libres et ouverts non seulement pour gérer les projets mais surtout permettent aux oeuvres du domaine publique d'être réutilisées et exploitées sur le réseau selon les 1000 usages possibles que seuls les utilisateurs réels peuvent concevoir.
A l'heure de l'internet, il devient de moins en moins pertinent dans le domaine culturel, d'envisager les projets publics et intéressants le public sous la seule forme étatique traditionnelle. Ouvrir ces projets au public lui-même, non pas comme simple usager, mais comme contributeur, est une opportunité qui change entièrement la situation et devrait changer aussi les manières d'envisager et de concevoir ces projets.
L'ouverture au public dans la réalisation de ces projets, c'est en effet la possibilité :
- de bénéficier d'infrastructures gratuites et mutualisées entre tous les internautes
- des apports des communautés du logiciel libres
- des apports directs des auteurs sous licence creative common
- du temps et de l'intérêt de chacun pour contribuer à ces réalisations communes, sous quelques formes que ce soit
C'est aussi :
- assurer la pérennité de ces réalisations. Si demain le domaine public est ainsi socialisé parmi le public lui-même, il deviendra beaucoup plus difficile à ceux qui aujourd'hui veulent en reculer sans cesse les frontières de le faire.
- assurer l'utilisation de formats ouverts et de logiciels libres, seuls en accord avec l'esprit de ce domaine public
- assurer que les réalisations seront conformes aux besoins et usages de l'époque sachant que la culture du remix comme forme renouvelée de création prend une place toujours plus importante. Cela peut passer par l'utilisation d'API ouvertes par exemple, permettant d'intégrer les développements de manière simples et directes dans d'autres applications.
Je crois, enfin, que cette ouverture du domaine public, et de la BNE,... au public est même la seule manière de rivaliser réellement avec les projets commerciaux et tentaculaires de sociétés comme Google et les projets comme Google Print.
Il y a fort à parier sinon que les Etats ne pourront assurer seuls et efficacement le travail colossal que çà suppose. Il y a trop de questions auxquels ils ne pourront répondre suffisamment.
Questions de budget.
On se demande combien on va mettre rien que pour la numérisation, alors imaginez pour ce qui est des autres usages, d'avoir un fond à la fois flexibles dans ses possibilités, de le tenir à jour et d'enrichir ses fonctionnalités. L'ouverture est le meilleur moyen de casser les coûts dans un tel projet, plus exactement de les socialiser en s'ouvrant aux libres contributions. Et de mener le projet beaucoup plus loin que ce que les Etats seuls et quelques bibliothèques travaillant ensemble pourront faire.
Questions de conception même.
Quand on voit ce qu'a fait la BNF en 96 avec le projet de numérisation Gallica, on peut avoir peur. Car n'importe quel internaute informé de 1996 savait avec évidence qu'une numérisation des livres sous forme d'images de pages étaient une abbération technologique. J'ignore le procédures décisionnelles qui ont conduit à cette décision, mais le résultat a été ce qu'il devait être. Une bibliothèque inexploitée ou sous-exploitée, même par les bibliophiles, et la charge aujourd'hui avec le projet BNE d'avoir à tout renumériser en mode texte la base documentaire de Gallica !
Ainsi passe la gloire du monde...
La vision de Jean-Noël Jeanneney, l'initiateur du projet BNE (avec un train de retard d'ailleurs, puisqu'en réaction à Google Print) semble en définitive très en déçà de ce qu'il est aujourd'hui envisageable. En ce sens trivial que c'est un projet... de bibliothécaire ! Ce n'est pas une critique, juste la mention d'une limite qu'il faut reconnaître...
Car le risque est qu'une fois devenue réalité, la BNE finisse délaissée comme l'a été Gallica dans un coin du Web.
La seule chose qu'il est nécessaire d'obtenir pour aller plus loin, ou la chose essentielle, c'est que l'Etat et les institutions concernées acceptent le principe de cette ouverture et de cette coopération avec le public. Qu'il l'accepte, et l'organise, et le public fera le reste !
Dernier point et non le moindre, un projet de bibliothèque numérique est très en deçà des besoins multimédia de l'époque !!
Edit : un article de Tariq Krim sur la loi DADVSI réfléchissant sur une 3e voix (autre que DRM et licence glogale) et allant dans le même sens :
"La première chose à faire, c’est que l’Etat trouve sa place sur le net. Il est impensable en 2005 d’avoir des chaînes publiques, des radios publiques et rien sur l’internet. Pour moi l’Etat doit mettre en ligne et permettre à tous d’accéder à tout le domaine public et aux services de musicaux et audiovisuels issues du service public, mais également à toutes les productions de l’Etat. Un réseau public d’échange qui permette à tous d’avoir accès à notre patrimoine numérique mondial. Il y a deux façon de le faire : avec un organisme centralisé ou en s’appuyant sur l’ensemble des services existants : Documentation Française, Imprimerie Nationale, INA, BN, éducation nationale, etc… Il faut aussi que le public s’approprie ce contenu, notamment en mettant tout cela dans une infrastructure P2P et en logiciel libre. Il faut évidement que ce contenu soit totalement dénué de mesure technique."
Il ajoute:
"Pour bâtir ce service, pourquoi ne pas s’appuyer sur nos développeurs Français de P2P célèbre partout sauf en France !
J’ai parlé de ce projet à plusieurs d’entre eux et ça les excite. Et il ne sont pas les seuls. "
Edit 2 : une autre réflexion de Daminatator sur la destruction du domaine public via Agoravox.
A lire aussi chez Roberto Di Cosmo, Qui a peur du domaine public ?
16:40 Publié dans Technologies et usages | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


